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Les hôtels : Nouvelle fièvre de construction à Paris

Le XVIII siècle parisien fut une période intense de construction. Après la mort de Louis XIV, la ville redevint la véritable capitale de la France. L'antipathie de Louis XV pour la vie solennelle, si chère à son aïeul, l'incroyable développement des salons mondains, littéraires ou financiers, l'éclat des lettres et des arts, l'avènement d'une nouvelle classe possédante, les fêtes constantes à l'Opéra ou dans les hôtels les plus somptueux, tous ces facteurs contribuèrent à bouleverser la physionomie de la capitale, à augmenter sa population et à donner aux architectes d'innombrables besognes. Paris craquait dans ses limites anciennes, Les plaintes de Voltaire faisaient écho aux lamentations de Boileau sur les embarras de Paris.

C'est surtout sur les quartiers de l'ouest que se portaient les efforts de construction et de décoration. De nouveaux hôtels marquèrent, en foule, cette marche persistante de Paris vers l'ouest, aussi bien dans le faubourg Saint-Honoré (entre la rue Royale et l'avenue Friedland) que dans le faubourg Saint-Germain (rues de Grenelle, Saint-Dominique, de Babylone, de l'Université, de Bourgogne, etc.

Le Mercure et la Renommée de Coysevox, arrachés à l'abreuvoir de Marly, vinrent orner la grille des Tuileries en 1719. Grâce aux efforts acharnés de d'Antin et de Marigny, surintendants des bâtiments, les Champs Élysées furent élargis et replantés. La colline de l'Étoile, qui bouchait la vue et le passage, fut aplanie : une voie triomphale s'ouvrait depuis les Tuileries jusqu'à notre rond-point de la Défense. Soufflot et Gabriel auraient voulu qu'une allée grandiose accédât au nord de la nouvelle place Louis-XV (la Concorde), sur l'emplacement de nos rues Tronchet et Amsterdam, et rejoignît les boulevards extérieurs. Les travaux entrepris à l'église de la Madeleine firent échouer ces projets,
Agrandir le plan de même que les plans de Colbert pour unir le Louvre à la place du Trône étaient déjà demeurés en suspens. L'argent manqua aux surintendants de la monarchie pour tracer à travers Paris les larges voies qu'ils avaient toujours rêvées.

Nombre exceptionnel des hôtels privés au XVIII siècle. - Aucune période de J'art classique ne nous a laissé autant d'hôtels privés ou de maisons de rapport que le XVIII siècle. Sous la Régence, quand les courtisans, délaissant Versailles, venaient s'associer en foule à la vie turbulente du duc d'Orléans, d'innombrables hôtels sortirent de terre, comme au temps où Corneille célébrait les miracles de l'île Saint-Louis. A peine tracées, les nouvelles voies de la rive droite et de la rive gauche se couvrirent de demeures brillantes, entourées de grands jardins, d'autant plus vastes que les maisons s'élevaient dans des quartiers neufs où la place n'était point mesurée. Bravant la tourmente révolutionnaire et les démolisseurs du XVIII siècle, beaucoup de ces hôtels sont venus jusqu'à nous, et leurs portes cochères s'alignent encore le long de certaines rues. Un livre entier ne suffirait ni à les passer en revue - il y a plus de cent hôtels du XVIII siècle dans le faubourg Saint-Germain ni à étudier en détail leur architecture, à analyser les transformations de leur décoration intérieure, le charme de leurs peintures et la délicatesse de leurs boiseries.

Diversité des tendances artistiques. - A vouloir tracer des frontières brutales entre les divers styles qui furent en faveur au xv,lje siècle dans l'architecture privée, on garderait une notion erronée de l'idéal des artistes. Faute de J'appui de la monarchie, aucun créateur n'a joué, de 1715 à 1789, ni les Le Brun, ni les Mignard, ni les Le Vau, ni les Perrault. Pendant ces quelque soixante-dix années qui marquèrent l'agonie de l'Ancien Régime, une pléiade d'architectes et de décorateurs excellents travailla librement. Chacun de ces artistes eut sa doctrine, de telle sorte que les hôtels construits par Robert de Cotte, Lassurance, Boffrand, Antoine, Ledoux, Cherpitel, Chalgrin - pour se borner à quelques architectes fameux - se distinguent assez aisément les uns des autres. De l'ensemble de ces efforts individuels se dégagent des tendances, mais non point une unité de doctrine : en architecture mieux qu'en n'importe quelle branche de l'art, le relativisme du XVIII siècle s'oppose au dogmatisme du XVII siècle. Chacun des styles que nous nommons Régence, Louis XV et Louis XVI abrite des formules diverses et souvent contradictoires. Le goût Régence fut en faveur de 1700 jusqu'aux environs de 1750, tandis que le style Louis XVI commence vers 1765!

Le style Régence. - Dès les quinze dernières années du règne de Louis XIV, certains architectes et surtout certains décorateurs, sous l'influence d'ornemanistes comme Oppenord, avaient délaissé les formules antiques, la majesté un peu lourde du style versaillais, avaient prôné les lignes courbes, l'asymétrie et déchaîné une fantaisie décorative exubérante. Celle-ci, qui se donne libre cours à l'intérieur, se manifeste également sur les façades par des consoles chantournées, des balcons aux formes tourmentées, des courbes inattendues dans le dessin des façades et des toitures. Ce goût, demeuré en faveur presque jusqu'à la fin du ministère Fleury, est souvent qualifié style Régence; l'expression style rocaille est chronologiquement plus exacte. Une certaine réaction, provoquée en particulier par les attaques de Cochin, ramena l'harmonie et la symétrie.

Le style Louis XV. - Le style Louis XV témoigne à la fois d'un certain éloignement des formules antiques, d'un désir d'alliance des lignes droites et courbes, d'un souci d'élégance, d'harmonie et de raffinement : il représente, depuis la fin du gothique, la période la plus originale de l'architecture française. Il est difficile d'assigner à ce style des limites chronologiques, car des hôtels élevés sous la Régence continuent exactement la simplicité de certaines demeures Louis XIV, tandis que des hôtels de 1768 sont d'excellents exemples de style Louis XVI. Mais l'étude de ce style nous fait toucher à un des problèmes les plus curieux de l'histoire de notre art. Dégagée des influences étrangères, affranchie des formules de magnificence que les théoriciens de la Renaissance italienne avaient dictées aux artistes du siècle de Louis XIV, notre architecture privée aurait pu continuer dans la voie de l'originalité. Elle avait à sa disposition des décorateurs excellents, doués souvent d'une fantaisie presque géniale. Architectes et décorateurs auraient pu, par des recherches communes, donner à leur pays un art de construire et d'orner qui se fût égalé, en originalité, à l'art du xiiie siècle. La résurrection du goût de l'Antiquité fera échouer ces possibilités et, après la réussite du style Louis XVI, entraînera J'architecture française classique dans une voie de plus en plus stérile.

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